Association for Free Research and International Cooperation

Afrique: Le pouvoir et le temps! quelques interrogations et formules sur la gestion du temps par les chefs d’états africains

25.08.2018
Voici maintenant une trentaine d’années que les lampions qui illuminaient les grandes liesses populaires de l’ère de libéralisation politique des années 1990 en Afrique se sont éteints. Les célébrations portaient sur l’arrivée de la saison des grandes récoltes après des revendications violentes et des pressions certaines sur les « Pères Fondateurs » pour une ouverture du champ politique et une libération des énergies populaires.

L’entrée de l’Afrique dans « le jardin des délices démocratiques » marquait ainsi la prégnance du « temps mondial » et de ses principes directeurs que sont le respect des droits fondamentaux, la limitation du pouvoir et surtout l’alternance politique. Par-dessus tout c’était également la fin du « temps autocratique » marqué par une gestion autoritaire du pouvoir avec ses saisons de violences, de clientélisme  et de manipulations.

Le temps devient ainsi un facteur de mutation sociale, un marqueur des transformations des sociétés politiques. C’est dire combien intrinsèque est la relation entre le temps et le pouvoir politique en général et en Afrique particulièrement. Les évènements politiques de ces dernières années sur le continent attestent de l’importance du facteur temps dans la gestion du pouvoir en Afrique. Des oppositions politiques qui se radicalisent lors des joutes électorales avec pour seul argument de campagne la longévité des exécutifs sortants, aux manipulations constitutionnelles se rapportant à la levée de la limitation des mandats présidentiels dans nombre de pays africains, en passant par les manœuvres d’ « ingérence démocratique » initiée par la communauté internationale en vue de la mise à mort des régimes viagers de fait, on s’aperçoit volens nolens que le temps obtient d’être une entrée pertinente pour la lecture de « l’African way of politics ».

              Eu égard à ce que les dirigeants africains en font et surtout à ce qu’il fait, le temps en tant que grille de lecture du politique en Afrique mérite d’être mis en équation. Parce que « le temps mondial » et ses « vertus  cardinales » leurs semblent étrangers et leurs ont été imposés, les exécutifs africains multiplient les stratégies et tactiques pour pouvoir s’adapter à l’ère du changement qui a soufflé brusquement sur leurs aires de jeu. Pour demeurer, ces derniers ont choisi de se mettre dans le sens du vent et de « suivre » l’orientation des aiguilles de cette boussole libérale, soit en provoquant un équinoxe pour se mettre à équidistance du patrimoine international des pratiques politico-constitutionnelles contemporaines, soit en instituant des décalages horaires par suite de la création des fuseaux d’instrumentation de « la juridicité des temps modernes ».

La liesse de cette période d’expectative libérale étant retombée, les tentatives d’instrumentalisation du « temps politique » allant en se multipliant en Afrique, on observe un paradoxe bref un écart entre ce qui est dit et ce qui se fait dans cette période prétendument démocratique.

C’est ce qui amène à formuler dans ce papier quelques interrogations sur le « management du temps » par les chefs d’Etats africains: Quels sont les usages du temps dans les velléités de projection perpétuelle du pouvoir en Afrique ? Cette question centrale se trouve auréolée par deux questions complémentaires qui permettent d’en dégager le sens complet : Comment les chefs d’Etats africains gèrent-ils le temps ? Aussi, le temps est-il une donnée contraignante ou un produit vertueux de la gestion du pouvoir politique en Afrique?

Ces différentes interrogations plongées dans une perspective interactionniste adossée aux relents du constructivisme  permettront d’avancer des formules comparées et qualitatives au besoin,  sur le temps du pouvoir politique dans la sphère médiane de l’Afrique prioritairement (I). Toute chose qui donnera l’opportunité d’apprécier les énoncés du pouvoir politique du temps dans ce même espace (II) avec quelques exemples transversaux.

  • LE TEMPS DU POUVOIR POLITIQUE EN AFRIQUE

Les lendemains de l’accession à la souveraineté nationale par les pays africains ont été jusqu’à cette date marqués par des dynamiques oscillantes entre volonté de confiscation du pouvoir par les chefs d’Etats et tentatives plus ou moins heureuses d’éviction de ceux-ci. Cette donnée conflictuelle du pouvoir politique africain procède en réalité de la grande intrigue que suscite le temps du pouvoir dans les esprits et les cœurs de l’élite gouvernante mais aussi et surtout de l’espoir que les éventuels successeurs et les populations y fondent. C’est ce qui justifie la première interrogation:

A.Comment apprécient-ils le temps en Afrique ?

Le temps est considéré de manière générale comme une donnée imprescriptible qui échappe à la maitrise de l’homme. Il se pose très souvent comme une fatalité, comme un indice d’usure pour les uns ou de vigueur pour les autres.

Dans le champ politique, le temps passe pour être une ressource ou une arme. Ressource en ceci qu’il favorise la mise en branle de la mécanique d’un changement supposé, de l’émergence de nouvelles options (2). Arme, dans la mesure où l’avènement du temps cristallise les passions, accentue les pressions et autres intrigues (1).

1.Le temps comme source de limitation du pouvoir politique africain

L’une des principales vertus du « temps mondial » à tendance démocratique est la limitation du pouvoir dans le temps. Ceci se fait à l’aune de l’introduction par le pouvoir constituant de la clause de limitation des mandats dans la Loi fondamentale. C’est le cas des Seychelles (Art.52 constitution 1993 et art. 47 de la constitution de 2011) ; du Libéria (Art. 50 de la constitution de 1986) ; de l’Afrique du Sud (Art.88 constitution 1996) ; de l’Angola (Article 113 de la constitution de 2010) ; du Botswana (Article 34 de la constitution de 1997) ; du Bénin (Art.42 de la constitution de 1990) ; du Burkina Faso (art.37 de la constitution de 1991 supprimé en 1997 et restauré en 2000) de la côte d’Ivoire (Art.35 de la constitution de 2000); de la Centrafrique (art.23 de la constitution de 1994) ; de la Guinée Equatoriale (constitution de 1991) ; du Cameroun ( art. 6 alinéa 2 de la constitution de 1996) ; de la Guinée Conakry (constitution de 1991) ou encore du Nigéria (art.137-b de la constitution de 1999) pour ne prendre que ces cas. Variant entre 5 et 7 ans pour la plupart, les mandats présidentiels qui ressortissent de ces différents textes constitutionnels participent à créer un effet de limitation dans le temps du pouvoir des chefs des exécutifs des pays considérés.

Or, les sociétés traditionnelles ou précoloniales considéraient  le pouvoir comme une valeur sacrée à laquelle devait se soumettre l’ensemble des « sujets ». La limitation et partant l’alternance au pouvoir ne se produisant que par la suite du décès du gouvernant. Cette culture de « la gouvernance à perpétuité » s’est trouvée donc brutalement remise en cause par l’éthique internationale à caractère démocratique que diffuse le « temps mondial ». C’est bien pour cette raison que le temps est perçu comme une source de limitation du pouvoir politique et plonge le peuple tout entier dans un grand univers fantasmagorique fait de promesses (tenues ou non !), d’attentes (peu ou prou réalistes) et de barbarie (utilitaire ?).

2. Le temps comme vecteur de structuration des passions et des violences politiques en Afrique

Au-delà de son effet limitatif, le temps concourt a structuré des passions et des violences vis-à-vis du pouvoir politique en Afrique. En effet, l’on constate généralement qu’à l’approche des échéances électorales les acteurs se mobilisent en camps opposés, les uns militant en faveur de la reconduction (par tous les moyens !) de « leur champion » et les autres multipliant les stratégies de déstabilisation et d’éviction de l’occupant du prestigieux siège de la magistrature suprême.

C’est dire que le temps qui marque la fin de règne ou mieux celui qui accompagne un pouvoir politique jugé trop excessif dans la durée, est bien souvent agité. Les nombreux cas de coups d’Etat (démocratiques ou non) enregistrés sur le continent passent pour confirmer cette hypothèse. Du Tchad en 1990 avec le renversement de Hissène Habré par Idriss Déby Itno au Zimbabwé en 2017 avec la démission (forcée ?) de Robert Mugabé remplacé par Emmerson Mnangagwa en passant par les cas malien (Exit Moussa Traoré pour Amadou Toumani Touré-1991) ; congolais (Exit Mobutu Sese Seko pour Laurent Désiré Kabila-1997) et centrafricain (Exit François Bozizé pour Michel Djotodja-2013), on voit bien que la gestion autocratique du pouvoir politique marquée par une « gouvernance à perpétuité » n’est jamais sans risque.

Nonobstant ces cas de transitions politiques violentes, il faut noter que le temps favorise également la mise en place d’un appareil de libération des énergies en vue d’une consécration ou tout simplement d’un retour au règne de la démocratie. Les cas de la Mauritanie (2005),  du Niger (2010) et du Burkina Faso (2013) montrent bien que la croisée des « astres » dans le champ politique loin de causer exclusivement des éclipses peut aussi consacrer un solstice pour le plus grand bonheur du peuple.

Face à l’imaginaire politique du temps en Afrique ainsi qu’il ressort des éléments sus évoqués, il est aisé de comprendre pourquoi les uns et les autres font du temps un point essentiel du débat dans les transitions politiques. C’est aussi à cette aune que peuvent et doivent se comprendre les raisons de l’inscription du magistère des chefs d’Etats africains dans la durée.

B. Pourquoi durent-ils au pouvoir ?

Sur la base de la déclinaison précédemment faite sur l’imaginaire  du temps du pouvoir politique en Afrique, on notera que les chefs d’Etats africains trouvent dans le temps des raisons objectives (1) et subjectives (2) de se maintenir. Les premières tiennent au confort « jurislatif » que leur assure le fauteuil présidentiel et les secondes reposent sur l’incertitude qui caractérise les lendemains de pouvoir.

1.Le confort normatif du temps du pouvoir politique en Afrique

Lors du 23e sommet de l’Union Africaine à Malabo courant 2014 qui a connu l’adoption du statut de la Cour Africaine de Justice et des Droits de l’Homme, les dirigeants des pays membres de l’Organisation continentale par l’article 46 bis a se sont placés à l’abri des citations à comparaître par devant cette juridiction à compétence régionale. Il s’agit en fait d’une défense tacite mais itérative (quoique !) pour les autorités judiciaires de cette institution de citer par devant elles les chefs d’Etats africains en exercice pour raison de leurs fonctions.

Cette immunité de portée régionale vient ainsi renforcer l’immunité qui couvrait déjà au plan national les actes de ces « hommes de pouvoir » puisque la plupart des dispositifs constitutionnels et législatifs des pays du continent fait de la responsabilité  du Président de la République en Afrique, un concept mal aisé ou non identifiable.

Cet état de chose leurs assurent alors une paisible et suprême magistrature loin des frustrations et des pressions que pourraient constituer pour eux l’éventualité des poursuites judiciaires et rend ainsi le temps du pouvoir juridiquement confortable et politiquement délicieux.

Par ailleurs, le volume de l’assiette des pouvoirs constitutionnels desdits dirigeants tend plus à créer chez ces derniers une forte propension à la gloutonnerie des prébendes et autres avantages que confèrent les positions de pouvoir qu’à la survenance assurée d’une alternance. Concentrer entre les mains d’un seul homme l’essentiel de la fonction exécutive de l’Etat, avec une part non négligeable dans le cercle des fonctions législatives et un regard pointu sur le fonctionnement de l’appareil judiciaire comme l’ont fait les constituants africains francophones dans leur grande majorité ne peut qu’aiguiser les appétits de ces empereurs des temps modernes et consolider leur désir de demeurer au paradis du pouvoir politique. Ce sont justement tous ces aspects qui rendent surtout incertains et difficilement envisageables les lendemains de pouvoir en Afrique

2. L’incertitude et les déboires des lendemains de pouvoir

Depuis 2013, on note une forte pression des chefs d’Etats africains à vouloir se libérer de la juridiction de la Cour Pénale Internationale. Si l’argument ici avancé pour cette rupture –le caractère afro-centré des poursuites – pourrait s’avérer pertinent eu égard à l’exclusivité africaine des justiciables de cette juridiction depuis lors, il faut tout de même rappeler que toutes les personnalités qui y ont comparu ne l’ont été que par suite de leur déferrement par les gouvernements de leurs Etats d’origine. En clair, ce qui est présenté à l’opinion comme un acharnement occidental contre un « continent faible et indigent » n’est bien souvent en réalité que le fruit de la volonté calculée de certains leaders politiques africains eux-mêmes.

Ceci dit,  il semble alors que ce qui est en jeu ici c’est la tentation de susciter des compassions que l’on pourrait instrumentaliser pour échapper ainsi aux angoisses du temps de l’après pouvoir. Et si cela se confirme, on se résoudrait à conclure que le temps possède intrinsèquement un pouvoir politique.

  • LE POUVOIR POLITIQUE DU TEMPS EN AFRIQUE

Au bénéfice de l’imaginaire et des énoncés utilitaires voire utilitaristes du temps par le politique en Afrique, l’on comprend ce qu’est et ce que fait le temps pour l’élite politique africaine. Mais, parce que le politique se satisfait difficilement de la fatalité et de l’incertitude, il n’hésite pas à faire montre d’adresse pour s’affranchir du poids du temps et faire tourner les aiguilles dans le sens de ses intérêts. Les interrogations sont alors celles de savoir :

A. Comment s’inscrivent-ils dans le temps en Afrique ?

S’inscrire dans le temps commande que l’on puisse maitriser les variations des saisons, les modulations de l’environnement et de ses composantes. Les chefs d’Etats africains l’ont bien compris. C’est bien pour cette raison qu’ils manipulent à souhait les « paravents constitutionnels » de leurs pays (1) pour se mettre à l’abri des caprices des mauvais temps et se doter d’une légitimité formelle et/ou procédurale (2) au terme des compétitions ( ?) électorales.

     1. L’instrumentalisation de la procédure de révision constitutionnelle comme paravent contre le temps du changement

Après les constitutions des années 1990 qui ont consacré la limitation des mandats comme gage de l’alternance démocratique et mode de sécurisation des récoltes de la diffusion du « temps mondial » en Afrique, les dirigeants du continent ont entamé un virage constitutionnel très serré qui s’est soldé par la disparition tragique de la clause limitative des mandats présidentiels. En fait, sur les 49 pays que compte l’Afrique subsaharienne, seuls les dirigeants du Bénin, du Botswana, des Iles du Cap Vert, du Ghana, du Mozambique et de la Namibie n’ont pas emprunté ce chemin tortueux pour la démocratie. Pour les autres, la formule désormais consacré est que « le Président de la République est élu pour un mandat n. Il est rééligible ». Cette formule a été consacrée au Cameroun (après la modification de l’article 6 intervenue en date du 14 Avril 2008) et au Congo Brazzaville  (référendum constitutionnel tenu le 25 octobre 2015 et la nouvelle constitution est entrée en vigueur le 6 novembre 2015). Les cas ivoiriens (Octobre 2016) et gabonais (2017 après juillet 2003) Rwandais, Mauritanien (2005) et Togolais (2002) méritent également d’être évoqués eu égard au contexte tumultueux dans lequel les modifications constitutionnelles y ont été faites.

Ainsi qu’on peut le voir, chacune des modifications qui a été faites a suivi la procédure prévue le cas échéant par le constituant. Toute chose qui leur donne un caractère légal difficilement contestable. Toutefois, la fraude à la constitution repose sur l’instrumentalisation de la procédure constitutionnelle de révision contre la pleine expression souveraine du peuple. En clair, si cette manœuvre est donc véritablement légale, elle demeure cependant passablement légitime. Mais, peu importe, tant qu’elle sert à s’inscrire dans le temps tout comme « l’élection ».

  2. La fraude, le monitoring partisan et les violences électorales comme outils de ralentissement du temps démocratique

En 2016, la Gambie a servi au monde un spectacle déconcertant. En effet, après les élections qui le donnait perdant à l’élection présidentielle, le Président sortant Yaya Jammeh après avoir un temps reconnu sa défaite et félicité son adversaire Adama Barrow, a fait volte-face pour contester les résultats et tenter de se maintenir au pouvoir envers et contre tout. Situation qui a très vite plongé le pays dans un cycle de violences qu’éteindra par la suite la médiation de l’Union Africaine au terme de laquelle le vaincu fixera ses conditions de sortie.

En 2010, la Côte d’Ivoire avait déjà elle aussi connu pareil scénario à la suite des élections. En fait, au terme du scrutin opposant le Président sortant Laurent Gbagbo au sieur Alassane Ouattara, alors que la Commission Electorale indépendante (CEI) avait annoncé tôt dans la journée la victoire du dernier cité avec 54,1% des suffrages valablement exprimés, la Cour constitutionnelle, juge de la régularité de cette élection, invalida les résultats pour donner le Président Gbagbo vainqueur.  L’armée entrée en jeu quelques minutes seulement après la proclamation des résultats par la Cour constitutionnelle va annoncer par message télédiffusé la fermeture des frontières. Le pays entre dans une vague de barbarie qui laisse le peuple « souverain » ( ?) sans voix.

Au lendemain des premières élections multipartistes tenues au Cameroun en date du 11 Octobre 1992, le Président Paul Biya est donné vainqueur avec un score avoisinant les 40% (soit 1.185.466 voix) contre 36% (soit 1. 066. 602 voix) pour son principal challenger à l’occasion le nommé John Fru Ndi. A l’annonce de ces résultats, le candidat malheureux cria à une « victoire volée » et appela ses partisans à une riposte contre le « hold-up » dont il venait d’être victime.

Aussi, dans ce même pays, des voix se sont élevées pour dénoncer le poids de l’administration dans le jeu électoral consacré par le nouveau code électoral de 2012 et surtout pour fustiger le profil des personnalités chargées d’animer le nouvel organe en charge des élections. Si le processus de nomination faisait déjà problème (nomination des membres à la discrétion du Président de la République, candidat à l’élection présidentielle), ce sont les liens de certains membres avec le parti au pouvoir qui dérange le plus.

Ces moments de violence post-électorales, de monitoring partisan et de fraudes (supposées ou réelles) concourent à ralentir  le déroulement du temps démocratique en Afrique et à faciliter l’inscription du pouvoir des dirigeants en exercice dans un temps plus ou moins long.

Mais à côté de ces données plus ou moins objectives, des éléments subjectifs participent également à l’inscription de ces hommes de pouvoir dans le temps. Mais reste à savoir comment !

B. Dans cet univers stratégique où se situe « le peuple » face au pouvoir temporel africain ?

Les stratégies qui concourent à l’adressage des enjeux liés à la pression du temps sur le pouvoir politique montrent l’ingéniosité des chefs d’Etats africains à se sortir de l’adversité au moyen de l’instrumentalisation des dispositifs normatifs et institutionnels. Mais, ce qui est curieux ici, c’est l’attitude controversée du véritable détenteur de la souveraineté : Le peuple ! Où est-il ? Que fait-il  dans  cet imbroglio ? En observant les pratiques, on se rend compte qu’il sert d’atout passif à la constitution de la domination charismatico-traditionnelle des chefs d’Etats africains (1) en vue d’une légitimité  quasi-perpétuelle (2).

1. L’inertie légitimante et l’inconsistance de la culture politique du peuple comme cause du refoulement du temps démocratique

S’il est vrai que le printemps arabe (2010-2011) et  la révolution burkinabé  (2013) par laquelle le régime de Blaise Compaoré a été déposée, viennent s’ajouter aux revendications de changement des années 1990 pour formuler l’hypothèse de l’existence des modes d’action populaire en Afrique, il faut dire que les multiples cas de fraudes et de violences évoquées précédemment ont contribué à lénifier voire à scléroser le peuple. Celui-ci s’est enfermé dans une attitude fataliste qui l’empêche aujourd’hui de se saisir des enjeux et de remettre véritablement les pendules à l’heure.

C’est d’ailleurs sur cette attitude que surfent désormais les entrepreneurs politiques. Tous parlent au nom du peuple, se disent détenteurs de l’onction du peuple. Cette instrumentation du peuple (coupable ?) tend à donner de la « légitimité » à des acteurs politiques qui ne le méritent pas toujours et surtout à consolider les circuits de domination charismatique et traditionnelle.

2. Les passions populaires comme source de consolidation de la domination charismatique des chefs d’Etats africains dans le temps

« Père de la Nation » ; « Père Fondateur » ; « Guide Suprême » ; « Choix du peuple » ; « Le Champion » ; « Le recordman des victoires » sont autant d’énoncés que l’on a coutume d’entendre dans les arènes du pouvoir politique en Afrique. Ces catégorisations faites par les militants des partis au pouvoir et autres affidés, sont souvent reprises consciemment ou non par une bonne partie de la population. Ce qui augmente leur impact psychologique sur le peuple détenteur de la souveraineté. Bien plus, les leaders encensés par ces qualificatifs y puisent des vertus charismatiques qui leur permettent de s’accrocher au pouvoir. On leur prête d’ailleurs du fait de leur âge et de leur longévité au pouvoir, une certaine sagesse, une meilleure maitrise des défis et enjeux auxquels la nation est appelée à faire face. L’objectivation de ces éléments se trouvent  avec l’équato-guinéen Téodoro Obiang Nguéma (37 ans à la tête de l’Etat et âgé de 76 ans) ; l’angolais José Edouardo Dos Santos (37 ans à la tête de l’Etat et âgé de 75 ans) ; le camerounais Paul Biya (35 ans à la tête de l’Etat et âgé de 85 ans) ; l’ougandais Yoweri Museveni (31 ans à la tête de l’Etat et âgé de 74 ans) et le zimbabwéen Robert Mugabe (29 ans à la tête de l’Etat et âgé de 93 ans au moment de sa démission).

Au demeurant, si le temps passe pour être une contrainte eu égard aux pressions et aux transformations non maitrisées et souvent non maitrisables qu’il entraine, il faut dire que pour les chefs d’Etats africains, il constitue plutôt une ressource politique par laquelle ils font et défont les carrières, suscitent des mobilisations et désamorce les crispations. Fort de cela, et au regard des échéances à venir sur le continent, il est évident que le temps aura encore de l’effet sur les dynamiques en cours. Aux observateurs de scruter les différents astres qui meublent la galaxie politique africaine et de savoir interpréter les variations des saisons pour rendre amplement intelligible la corrélation entre le pouvoir politique africain et le temps.

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