Association for Free Research and International Cooperation

Responsabilité et transparence dans la lutte contre la corruption en Afrique

01.04.2020
Article de la rédaction AFRIC
Des maladies terribles et des virus comme Ebola, le coronavirus, la rougeole et le choléra ont envahi les pays du monde, faisant au passage plusieurs victimes et affaiblissant des économies entières. Si plusieurs de ces maladies dévastatrices ont déjà été maîtrisées, beaucoup reste encore cependant à faire. Comme pour le Libéria, la Sierra Leone et la Guinée, trois nations ouest-africaines qui ont réussi tant bien que mal à contenir l’épidémie Ebola malgré les ravages, la lutte doit être perpétuelle. Pour s’inscrire dans la durée et permettre au continent de se placer dans une trajectoire ascendante, il serait important qu’aucun secteur ne soit négligé. Seulement, comme pour ces maladies, dont la nature dévastatrice peut être comparée à une épidémie, un autre fléau, encore plus préoccupant continue de prospérer sur le continent africain.

Depuis la période des indépendances, le continent africain a enregistré des progrès louables dans plusieurs aspects clés de son développement. Si sa trajectoire économique se dessine nettement au fil du temps, des vices comme la corruption continuent néanmoins de faire obstacle à sa pleine transformation. Grand acteur au cœur du développement du continent, Moussa Faki Mahamat, président de la commission de l’Union Africaine, n’a pas hésité, en 2018, à se prononcer sur la question, en mettant en relief, l’impact négatif de la corruption sur les économies africaines. Pour ce dernier qui relève sans ambages que, le continent africain perd environ cinquante milliards de dollars américains par an en flux financiers illicites, il serait important de maintenir ces énormes sommes d’argent en Afrique pour aider à financer les projets de développement. « Nous devons aller au-delà des mots pour démontrer nos engagements à lutter contre la corruption en menant à des actions concrètes », déclare-t-il. 

S’inscrivant dans une logique de responsabilisation face à la menace que constitue la corruption, plusieurs gouvernements africains, au cours des dernières décennies, ont entrepris de mettre sur pied des stratégies de lutte contre ce fléau. Même si pour la plupart inefficaces, ces stratégies, ont néanmoins contribué à poser les jalons d’une véritable guerre qui se dessine contre la corruption sur le continent. 

Face aux pertes massives de trésorerie liées aux accords nationaux et étrangers non documentés, des agendas nationaux de lutte contre la corruption ont été établis dans plusieurs pays du continent. Leurs insuffisances ont alors amené à se questionner sur le degré de responsabilité et de transparence des fonctionnaires qui sont des grands acteurs de son expansion. Responsabilité et transparence dans la gestion des affaires de l’État peuvent-elles avoir une place sur le continent africain ? Etant donné la difficulté et la recrudescence des statistiques en la matière, la réponse à cette question reste difficile. En ce qui concerne le traitement des trésoreries et de l’argent public, beaucoup de faisceaux concordants ne permettent pas d’établir l’existence d’une responsabilité et d’une transparence dans la gestion des affaires publiques, même au sommet des États. En effet, plusieurs responsables gouvernementaux et même anciens présidents africains, sont d’après certaines enquêtes, crédités de comptes offshores dans les paradis fiscaux. Cette situation permet de soutenir les critiques qui avancent que seules une transparence et une responsabilisation accrues des institutions étatiques, permettront aux pays africains d’aller plus loin dans la lutte contre la corruption et d’autres vices affectant la transformation totale de l’Afrique.

Selon Ndi Deric Ngong, consultant en éducation aux Nations Unies, la responsabilité doit dépeindre la capacité d’un État à montrer des preuves claires et détaillées des dépenses publiques à un moment donné. L’expert en éducation ne manque pas par la suite de souligner que, pour que la responsabilisation devienne pratique dans le contexte africain et dans la lutte contre la corruption, il serait bon de mettre sur pied, pour chaque pays, un ensemble d’acteurs majeurs importants tels que des organismes d’audit public forts, indépendants et proactifs ainsi que des communautés financières parlementaires déterminées. Cette situation renforce nettement la position de l’ancien président américain Barack Obama qui déclarait à juste titre que, « l’Afrique n’a pas besoin de dirigeants forts, mais plutôt d’institutions solides ». 

L’expert en éducation qui se double d’une expertise politique note que la responsabilité et la transparence sont des facteurs qui, s’ils étaient renforcés à une plus grande ampleur, pourraient réduire considérablement le niveau de corruption enregistré par la plupart des pays africains. Pour ce faire, il assimile la transparence à une situation de maintien de tous les citoyens à un même niveau d’information sur la façon dont les finances publiques sont gérées et la possibilité de suivre les changements en fonction des critiques publiques. Ainsi, si un État est en mesure de faire ces deux choses, il renforcera certainement la confiance de ses citoyens et les tentatives de corruption seront fortement découragées.  Le mot corruption dans son vrai sens traduit la malhonnêteté, l’illégalité ou les pratiques malveillantes qui vont à l’encontre des principes d’une entité ou d’un État donné. D’un autre côté, la corruption politique fait référence à l’abus ou au détournement de l’autorité publique par des fonctionnaires et des personnes occupant des postes stratégiques dans une entreprise pour leurs gains égoïstes et illégaux. Ces définitions qui suffisent à démontrer que la corruption reste un cancer pour le développement du continent traduit du niveau de frustration qui anime sa jeunesse pourtant dynamique.

La corruption existe sous de nombreuses formes. Les plus visibles d’entre elles sont le népotisme, le détournement de fonds, l’extorsion de fonds. Un aspect négatif à relever est qu’elle conduit à l’existence de mauvaises pratiques, notamment le trafic de drogues et d’êtres humains, le blanchiment d’argent, etc. En fait, la corruption est un fléau qui affecte toute les couches de la société : la démocratie, la bonne gouvernance ou encore le coût des affaires. Elle réussit même l’exploit d’étouffer le secteur privé des investissements sectoriels et celui des investissements étrangers directs. Selon Austin Aneke, auteur de Challenges of Development in Africa, la corruption politique est à l’extrême en Afrique et demeure une grave menace pour le développement du continent.

Dans une interview accordée à News24 en 2014, M. Aneke a même révélé que la Commission des délits économiques et financiers, EFCC, un organisme chargé de lutter contre la corruption et d’autres vices au Nigéria, a découvert quelques 53 cas de corruption devenus très médiatisés dans le pays, portant le total des sommes perdues à hauteur de 1,8 mille milliards de nairas, soit huit milliards de dollars américains. Cette somme non négligeable, perdue du fait de la corruption des fonctionnaires, représente, pour M. Aneke la valeur du produit intérieur brut (PIB) de certains pays d’Afrique de l’Ouest.  Alors que l’Afrique se dirige vers le développement durable et se rapproche de l’Agenda 2063, il est impératif que la corruption, qui reste un obstacle majeur au développement du continent, soit éradiquée. Pour le président sud-africain Cyril Ramaphosa, qui avait soulevé son inquiétude face à la menace lors de la Journée de l’Afrique 2018, « il est important de s’attaquer à ce phénomène négatif qui diffère dans la réalisation du rêve africain de développement et de continent prospère ». Il s’inscrit dans la logique populaire qui fait noter que la corruption reste le problème le plus délicat auquel le continent est confronté à ce moment particulier. La réalité étant que même les personnes de lois, censées être le rempart contre toutes formes d’abus, sont également impliquées dans ces pratiques.

Pour le célèbre professeur panafricain Patrick Lumumba qui juge la situation très problématique : « l’une des choses les plus dangereuses en Afrique aujourd’hui est de déclarer que vous allez lutter contre la corruption, même si vous êtes le président. La corruption est une telle entreprise, qu’il n’y aura pas de pénurie de personnes qui veulent vous liquider tous ensemble, car la corruption est une grande industrie, les gens paient les frais de scolarité, profitent de la bonne vie sur la base de la corruption… ».

Les gouvernements africains intensifient leurs combats contre la corruption

La corruption est omniprésente sur le continent africain au point où elle constitue l’un des principaux obstacles à son développement. Face à la recrudescence, plusieurs dirigeants ont néanmoins entrepris de multiplier les barrières et les actions de lutte contre son expansion. Ainsi, de multiples agences anti-corruption qui font un travail louable et encourageant pour endiguer sa propagation se trouvent parfois néanmoins limiter dans leurs actions. Cette situation qui est presqu’essentiellement due à des connivences politiques a pu être vérifiée dans des pays comme le Nigéria ou encore le Cameroun. Dans ce pays, depuis l’instauration de la Commission Nationale Anticorruption (CONAC), le bilan est mitigé. L’agence a procédé à des arrestations réussies de responsables gouvernementaux coupables de malversations frauduleuses. Mais, le fait le plus troublant est que l’une de ses principales missions à savoir la récupération des fonds détournés n’a presque jamais été atteint. À de rares exceptions près, les négociations n’aboutissent que très rarement à la récupération du corps du délit.

Le Cameroun n’est pas le seul pays africain à s’être confrontée à de telles difficultés. Le Nigéria en est également une grande illustration. Dans ce pays, d’énormes sommes d’argent ont été récupérées auprès de hauts responsables du gouvernement dans le cadre de la lutte contre la corruption. Pour montrer son engagement à la cause et l’importance qu’elle revêt pour le développement du pays, le président Muhammadu Buhari s’est engagé à combattre jusqu’à sa dernière énergie le fléau lorsqu’il a pris la direction du pays. Plus tard en 2015, malgré un bilan tout aussi mitigé, la Commission des crimes économiques et financiers du pays a posé un acte fort en annonçant solennellement l’intensification de la lutte contre les cas de corruption dans le pays.

Les actions contrastées du Nigéria contre le butin d’Abacha

Depuis le retour de la démocratie en République Fédérale du Nigéria en 1999, des révélations fortes ont été faites concernant les anciens dirigeants et la manière dont ils administraient le trésor public. L’exemple le plus marquant est celui lié au scandale du « butin d’Abacha » qui a constitué une révélation grave et choquante. Entre 1993 et 1998, le président nigérian, Sani Abacha a été au cœur du scandale. Il lui était reproché d’avoir spolié, des caisses de l’État, d’énormes quantités d’argent, ne pouvant être entièrement comptabilisées, et les stocker dans des banques étrangères. Des milliards de naira sont ainsi partis frauduleusement du Nigeria pour être stockés dans des banques étrangères de pays comme la Suisse, les États-Unis, la Grande-Bretagne. Le manque de chiffrage certain autour des sommes dérobées par l’ancien président Abacha n’a pas empêché le gouvernement fédéral de se mouvoir dans sa volonté de faire rapatrier les fonds querellés sous l’impulsion d’actions concrètes. Ainsi, depuis le début des années 90, le gouvernement fédéral a pu récupérer une partie du butin d’Abacha. La situation a néanmoins été rendue plus difficile quand en mars 2020, le gouvernement n’a pas été en mesure de fournir des informations détaillées et exactes quant aux sommes saisies jusque-là. Destinés à l’accomplissement de projets socio-économiques, très peu de détails clairs ont par exemple été fournis sur la façon dont les cinq (5) milliards de dollars US récupérés entre 1999 et 2015 ont été dépensés. Toute situation qui a accentué le climat de suspicion autour de la gestion de ces fonds.

Bien que la décision du gouvernement de récupérer les sommes dérobées reste louable, des questions subsistent sur la façon dont elles sont dépensées.  Selon le FG, qui essaie de fournir quelques réponses aux préoccupations du public, l’argent récupéré a toujours été affecté à la réhabilitation ou au développement d’infrastructures, y compris la construction de routes. Un montant important a même été décaissé pour accorder une aide aux Nigérians vulnérables selon l’administration. Les fonds récupérés jusqu’à présent proviennent pour l’essentiel de la Suisse (322 millions de dollars) de la Suisse, de l’île du New Jersey en collaboration avec les États-Unis (308 millions de dollars) et du Liechtenstein (227 millions de dollars). Sauf que, en l’absence d’un bilan clair pouvant permettre d’établir une gestion responsable et transparente des sommes rapatriées du butin d’Abacha, des critiques s’élèvent de plus en plus pour dire qu’une partie de ce butin est mal gérée par les responsables gouvernementaux. Dans cette atmosphère déconcertante autour de la gestion de ces fonds, beaucoup ont vite fait de soulever le contraste avec le fait qu’une très grande population de Nigérians vivent encore dans une pauvreté extrême, sans accomplissement de besoins de base comme en eau et en nourriture alors que les leaders politiques eux, continuent de s’engraisser. Le cas du Nigéria ne constitue pas un cas isolé ; c’est presque tous les pays du continent qui voient leur développement retardé du fait de ces pratiques obscures de corruption.

 

Article de la rédaction AFRIC

Photo Credit : google image/illustration

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