Association for Free Research and International Cooperation

Interdiction d’importations : solutions pérennes pour le développement des pays Africains ?

20.03.2020
Article de la rédaction AFRIC
Face à l’épreuve de l’indépendance et de la décolonisation complète du continent africain, de nombreuses perspectives sur les différents types de politiques à impulser pour parvenir à une pleine autonomie se sont succédées. Entre transformations politiques et refondations économiques, les bases ont été jetées pour en fin de tracer un processus de développement concret et propre aux pays du continent. Sauf que, malgré toute la bonne volonté de quelques dirigeants, à l’instar de Thomas Sankara, qui ont nourri l’ambition de voir leurs pays changer de statut, en entrant dans la zone intermédiaire des « pays dits émergents », des difficultés ont continué de se faire ressentir. Pour les plus ambitieux d’entre eux, la grave crise financière des années 1980-1990 n’a pas totalement altéré les fruits de la transformation économique qui ont été remarquables. Optant quasiment pour une politique plus incitative, centrée sur le modèle du « je consomme ce que je produis », nombre de ces pays n’hésitent pas aujourd’hui à se tourner vers l’intérieur pour impulser le développement.

Pour Marie-André Tall, sénégalaise de 55 ans et présidente de l’Association africaine Agro Export (AAFEX) qui souhaite promouvoir la consommation locale, régionale, africaine, « les africains veulent dorénavant être sûrs de manger et surtout de manger ce qu’ils produisent et transforment en priorité ». Pour ce faire, il est temps de mettre sur pied des mesures et politiques visant à interdire l’importation de certaines catégories de produits. Ces mesures auront alors pour mérite de lutter contre un nouveau modèle de colonisation, de stimuler la production locale et surtout de booster considérablement l’économie des pays qui l’adopteront.

« Je consomme ce que je produis », un pare feu au modèle de colonisation textile

Dans un environnement où l’impact de la colonisation sur les pays africains s’est faite de manière accrue et où les africains ont tendance à croire que ce qui vient d’ailleurs est forcément meilleur, nombreux sont les gouvernements qui ont compris l’urgence de devoir inverser rapidement le rapport de force en misant sur un changement de paradigme. Pour nombre de ces pays qui ont compris l’urgence de sortir de la logique du « troc » hérité de la colonisation, les avantages ont commencé à se faire ressentir. Les pays de l’Afrique de l’Ouest sont parmi les premiers à tirer profit de cette politique, car ils ont su lancer, très tôt, les batailles organisées autour du « consommer local ». 

Pour l’ensemble de ces pays, les habitants, malgré l’avènement des vêtements venus d’ailleurs comme les « jeans », n’ont pas transigé avec leurs coutumes : ils sont restés dans leurs habitudes vestimentaires quotidiennes en misant sur le pagne africain qui symbolise toute une partie de la tradition du continentLes exemples du Burkina Faso, du Bénin, du Niger et de la Côte d’Ivoire qui depuis longtemps luttent pour la reconnaissance et la vulgarisation du « pagne africain » ne sont plus des cas isolés. Pour Voule Yaovi Akpedze, créateur de mode et stylise africain spécialisé dans le pagne africain, plus connu sous le nom de Fo Kiki « c’est à nous même les africains de valoriser le pagne et nos tissus traditionnels » qui représentent toute une partie de l’histoire et de la culture  de notre continent.

Dans cet environnement où de plus en plus d’africains, de par leurs modèles vestimentaires veulent ressembler à des occidentaux, avec l’inondation de nos marchés, via un modèle calqué sur des produits textiles dits « friperies », plusieurs pays d’Afrique Orientale ont, depuis 2016, entrepris d’interdire l’importation de ces vêtements « usagés ». Que ce soit l’Ouganda, la Tanzanie et le Rwanda, ces trois pays ont décidé d’interdire le commerce des vêtements importés depuis l’Europe ou les États-Unis. Si cette politique, entrée en vigueur en 2019 s’inscrit dans une logique de promotion des pagnes africains tels que le « wax », elle vise aussi et surtout à permettre le développement d’une industrie locale du textile et d’assurer une autosuffisance en matière d’habillement courant.

« Je consomme ce que je produis », un stimulant de la production locale

Dans une majorité des pays de l’Afrique, l’ère est la vulgarisation de la politique du « je consomme en priorité ce que je produis ». Les pays du Maghreb et ceux de l’Afrique de l’Ouest n’ont donc pas hésité à faire de cette politique une réalité. Le Nigéria, qui a opté pour de telles mesures en interdisant l’importation de plusieurs produits alimentaires de première nécessité sur le territoire a compris que cette mesure était salvatrice pour la survie l’industrie locale tout en la permettant de se développer.

Bien plus, ce pays d’Afrique de l’Ouest, première puissance économique du continent a compris que pour encourager la production locale, vecteur incontournable du développement économique, il fallait amener les nationaux à prioriser, dans leurs habitudes alimentaires, les produits locaux, le « made in Nigeria ». Dans un début, le gouvernement a dû mettre une croix sur les importations de produits alimentaires tels que le riz, le savon, le lait ou encore la volaille et a dû multiplier les stratégies et les aides pour les producteurs locaux ; les incitant à se lancer dans une stratégie de masse pouvoir satisfaire la demande locale (…).

Pour le président Nigérian Muhammadu Burahi qui a souligné l’importance de l’agriculture dans la politique économique du pays, les choses sont toutes tracées. En annonçant via un tweet avoir mis au point un programme de sécurité alimentaire qui fournira des capitaux aux grands transformateurs d’aliments pour leur permettre d’enlever les céréales produites par les petits exploitants, cette politique dont les objectifs visent à résoudre les problèmes de la chaîne de valeur auxquels est confronté l’agriculture au Nigéria, va permettre « au cours des quatre prochaines années, de continuer à introduire et à mettre en œuvre des politiques qui soutiendront la culture et la consommation d’aliments produits localement ». Allant plus loin, il souligne également que le Nigéria en tirera d’énormes profits dont notamment en terme d’emplois.  

Son ambition n’étant pas seulement de parvenir à une autosuffisance alimentaire, mais est également de parvenir à la modernisation des techniques agricoles et de transformation locale, il a tenu a signé des contrats de partenariat avec d’autres pays du continent, qui militent aussi pour l’implémentation de cette politique à une plus grande échelle, tels que le Maroc. Via un autre tweet révélateur sur le rôle du Maroc dans cette tâche, il s’exprime en ces termes : « nous mettons l’accent sur l’agriculture au prochain niveau. Lors de notre premier mandat, nous avons établi un partenariat avec le Maroc afin de relancer les usines de mélanges d’engrais abandonnées à travers le pays, et avons également lancé le programme Anchor Borrowers : destiné à fournir un crédit bon marché aux petits agriculteurs ».

Plus récemment encore, face à la pandémie du coronavirus qui sévit partout dans le globe, le gouvernement nigérian a entrepris de prendre des mesures salutaires dans le but de stimuler la production locale de produits de prévention/protection. En effet, le Nigéria, par la voix du Gouverneur de la Banque Centrale du Pays, Godwin Emefiele, a décidé, le mercredi 11 mars 2020, d’interdire l’importation de désinfectants pour les mains sur toute l’étendue du pays. Cette annonce a été faite depuis l’enregistrement d’une ruée vers les produits désinfectants préconisés par l’OMS pour se prémunir contre toute contamination, provoquée par la confirmation du premier cas de coronavirus en Afrique subsaharienne. À l’instar du Nigéria, plusieurs autres pays du continent ont annoncé des mesures concernant la mise sur pied de politiques d’interdiction d’importation de certains produits alimentaires. Il en est ainsi du Burkina Faso, du Niger et du Cameroun qui viennent de mettre en place des restrictions strictes quant aux importations de ces denrées de première nécessité.

Pour le cas particulier du Cameroun, l’annonce a été faite, en août 2019, par le Ministre du Commerce qui a dans le même temps établi une liste de 50 produits à interdire à l’importation pour favoriser l’industrie locale dans une douzaine de filières. Sans préciser les détails ni les délais d’implémentation de cette mesure à venir, le ministre a néanmoins indiqué que du fait du caractère excédentaire de la production locale, les douze filières touchées devraient concerner notamment les peinture, la métallurgie, la cimenterie, les emballages industriels, les cosmétiques, l’agro-alimentaire, les huiles végétales, les dérivés d’huile de palme et les industries brassicoles.

Emboîtant le pas au ministre du commerce, le ministère des finances a annoncé la mise en place d’instruments fiscaux appropriés pouvant favoriser la production locale et freiner les importations « non indispensables », car de toute évidence, ces importations détériorent la balance de paiement du pays. Sur le plan des chiffres, les informations présentées par l’organe de la statistique camerounaise pour corroborer cette vision du ministère du commerce sont plus qu’évocateurs. Selon l’Institut National de la Statistique (INS), le pays a importé pour 3 405,2 milliards de francs CFA en 2018. Un taux en hausse de 11,5% par rapport à l’année 2017. Ce montant représente plus de la moitié du budget du Cameroun en 2019 (5 212 milliards de FCFA).

« Je consomme ce que je produis », un boost pour l’économie des pays africains

Les mesures prises avec l’interdiction d’importation de produits alimentaires vers les pays africains ne s’inscrivent pas que dans la logique d’une stimulation de la production locale. Bien plus, au-delà de la promotion du « made in Africa », il faut établir une corrélation directe existante de ces mesures et l’économie de ces pays. Pour l’essentiel, elles s’inscrivent également dans une logique simple : il faut booster l’économie et lutter contre la fuite des devises ; sans toutefois oublier qu’elles permettront de favoriser la diversification des économies africaines, encore trop dépendantes des exportations de pétroleLe cas du Nigéria suffit presque à lui tout seul pour illustrer cette politique. Pour ce pays qui a importer pour près de 3,6 milliards de dollars en 2019, d’après le gouverneur adjoint de la Banque Centrale, Adward Lametek, si la décision de supprimer l’accès aux devises aux importateurs de produits alimentaires est motivée officiellement par « l’amélioration constante de la production agricole et de permettre d’atteindre la sécurité alimentaire », elle semble aussi être une réponse à une économie encore chancelante et pour limiter la pression sur la monnaie nationale, le naira et, préserver ses réserves de change.

En effet, les importations de produits alimentaires représentent pour ce pays des sommes non négligeables. Selon le Bureau National des Statistiques (BNS), elles sont élevées à 640 millions de dollars au premier trimestre 2019, en hausse de près de 8% par rapport au quatrième trimestre 2018 et de 28% par rapport au premier trimestre 2019. Les importations agricoles représentent un peu plus de 6% des importations totales du pays. Pour faire simple, face à cette opportunité économique, le gouvernement estime qu’il faut désormais prioriser les achats faits avec la monnaie locale au détriment des importations qui peuvent entamer les réserves de change du pays, déjà fortement touchées.

Pour le cas de l’achat des produits et matériels de lutte contre le coronavirus, le Gouverneur de la Banque Centrale, lors d’une conférence d’affaires à Abuja, a été très clair. « C’est en Naira que nous paierons pour acheter des désinfectants, plutôt que d’utiliser des dollars pour importer des désinfectants de Chine ». Entérinant la décision du gouverneur de la Banque Centrale, le président Muhammadu Buhari via un tweet de son porte-parole, a précisé que, « les réserves de change seront conservées et utilisées strictement pour la diversification de l’économie et non pour encourager une plus grande dépendance à l’égard des factures d’importation de produits alimentaires étrangers ».

Ces mesures mises sur pied par le Nigéria, peuvent être combinées à celles, déjà existantes, dans d’autres pays du continent comme au Sénégal ou encore en Algérie. Pour le cas du Sénégal par exemple, qui avait fixé en 2005 puis renouvelé en 2013 l’interdiction d’importer de la volaille sur le territoire jusqu’en 2020, le constat est plus que flatteur. Pour ce secteur qui était encore, il y a peu de temps, très incertain, l’impact des chiffres sur l’économie du pays est plus que gratifiantSelon les données de la Fédération des Acteurs de la Filière Avicole du pays, l’aviculture sénégalaise a créé plus de 30 000 emplois pendant cet intervalle et a enregistré un chiffre d’affaires annuel d’environ 128 milliards FCFA, soit 17% de la contribution de l’industrie animale au PIB du Pays. Des chiffres qui incitent à la mise sur pied d’autres mesures de protection de ce secteur au-delà de 2020.

Pour le cas de l’Algérie, qui avait décidé, en 2008, d’interdire l’importation d’une première liste de 359 médicaments déjà fabriqués localement, les avancées sont aussi notoires. En plus du fait qu’elle a considérablement aidé au développement de la production nationale, à la réduction de la dépendance vis-à-vis de l’étranger en matière de médicaments qui était estimé à 70%, elle a également permis de faire chuter la facture d’importation qui connaissait, chaque fois, un taux de croissance annuel de 20 à 30%. D’après M. Hamed Ayad, Directeur général de la pharmacie centrale des hôpitaux, cette politique a permis de faire passer la facture des importations de 3,7 milliards de dollars d’importation en 2008 à 1,7 milliards de dollars en 2018 ; soit un gain de près de 2 milliards de dollars sur la décennie.

Si de nombreux analystes se sont inquiétés de l’impact de l’implémentation de ces mesures par rapport à la mise en place de la ZLEC, le président de l’association de défense des droits des consommateurs du Niger, Mahaman Nourri, a tenu à les rassurer. Pour lui, interdire ces mportations n’entrave pas le libre-échange africain, car la majeure partie de ces produits importés, comme avec le riz, ne viennent pas d’Afrique, mais plutôt de pays comme la Thaïlande, l’Inde, la Chine, le Vietnam ou encore la Birmanie.

Article de la rédaction AFRIC

Photo Credit : goole image/illustration

To view full news and leave comments you must be logged in. Please join the community