Association for Free Research and International Cooperation

Au Salon de l’agriculture : L’ingérence de la France sur la politique en Afrique sur la sellette

10.03.2020
Article de la rédaction AFRIC
La lune de miel entre le Cameroun et la France n’aura finalement pas mis long feu. Alors qu’on croyait les relations entre les deux pays revenus au beau fix,e Emmanuel Macron a suscité l’ire des autorités camerounaises en échangeant au salon de l’agriculture à Paris avec un immigré « sans papier » sur la situation des droits de l’homme au Cameroun et la crise qui sévit dans les régions anglophones du pays. Au-delà de l’échange, ce sont les propos en elles-mêmes du dirigeant français qui choquent car elles démontrent au sein de l’opinion publique camerounaise que ce dernier se vante d’avoir la main mise sur la gestion des affaires politiques du pays. Dans le fond et la forme, ces déclarations font l’objet de condamnation et interpellent sur le fondement des relations entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique près de 60 ans après les indépendances.

Au Cameroun, l’injonction de Macron à l’égard du président Biya, crédibilise, expose et renforce cette opinion qui pense que la France contrôle de point ferme les régimes en Afrique bien plus, elle contribue à nourrir d’avantage le sentiment anti-français qui gagne du terrain sur le continent.

Macron appelé par les français à s’occuper des affaires de la France 

L’intervention d’Emmanuel Macron n’a pas créée des remous uniquement coté camerounais. En France il lui est reproché par ses compatriotes et au sein de la classe politique d’être plus préoccupé par la situation qui prévaut au Cameroun au lieu de résorber les crises sociopolitiques qui secouent la France. Nadine Morano ancienne députée française et Membre du parti Les Républicains n’y est pas aller par le dos de la cuillère pour lui reprocher cette posture. Dans un tweet incendiaire suivi d’une vidéo de la scène, elle qualifie d’immature l’attitude du numéro un français au salon de l’agriculture.

Les réactions qui ont suivi ce tweet sur la toile sont aussi virulents les uns que les autres. De nombreux français se disent surpris de l’attention accordée par le chef de l’Elysée à un jeune immigré africain alors qu’Éric Drouet, figure emblématique des Gilets jaunes, également présent au salon de l’agriculture et qui a essayé d’approcher le président français a été expulsé et placé en garde à vue.  Une internaute identifiée sous le pseudonyme @ClaudineMarchal3 affirme, « Monsieur Macron voilà qu’après avoir voulu être le président de l’Europe il veut être le président de l’Afrique et bien qu’il parte chez ses copains d’Afrique et bon vent !  Marre de ce pantin. »

Pour @orain25357559, la place de l’activiste camerounais n’est pas en France mais au Cameroun ou il devrait mener son combat.« Ha, le type devrait être à coté de ses frères pour se battre mais il préfère se planquer en France et interpeller un type qui oppresse son peuple, casse toi l’africain. »Selon cet autre internaute @edouarhusson, le président français doit tout simplement rompre avec les relations de Colonisé-colonisant qui existent entre les dirigeants français et leur homologues africains.

 « Le mêmes qui explique que la colonisation fut un crime contre l’humanité n’a pas l’air gêné de parler à un activiste sur la politique  mené  par le chef d’un Etat africain souverain. Il parle même du contenu des échanges téléphoniques »

Le site d’information indépendant français Mediaparte dans un article intitulé : Au Salon de l’Agriculture: le Cameroun, le Macron et l’idiot utile, soutient que le malheur du continent noir est en partie dû à ces africains qui continuent d’implorer l’aide et le soutient de Paris pour résoudre leurs problèmes faisant ainsi de l’Afrique une terre propice à la recolonisation.  « Le mépris des dirigeants français à l’égard de cette Afrique est si constant et atemporel, mais il se trouve encore des africains, intellectuels compris, qui courent derrière cette France (l’Occident) pour lui quémander son « aide démocratique », son parrainage, son attention, son amour, sa bienveillance…Pitié pour cette Afrique! »  Le site d’information français www.laCroix.com, qui est également revenu sur le tôlé crée par les propos de Macron indique que c’est le fantôme colonialiste français qui dérange au Cameroun et qui est agité comme un chiffon rouge. 

Selon Mediapart, Emmanuel Macron qui se vante d’avoir donné des ordres à Paul Biya, viole le principe même du secret entre Etat ceci sans la moindre crainte d’un conflit diplomatique et démontre du manque de considération qu’il accorde à son homologue camerounais. Il est à se demander selon le site, s’il emploierait ce même ton condescendant envers le président américain Donald Trump ou nord-coréen Kim Jong Un sans risque de représailles en retour. Dans une analyse publiée sur sa page Facebook, l’économiste et écrivain d’origine camerounaise Jean Paul Pougala, soutient que le président Macron par cet échange au salon de l’agriculture a prouvé son désir d’être maitre de la politique camerounaise.

 « La France cherche toujours à s’ingérer dans les affaires intérieures du Cameroun. Et comme elle trouve les portes fermées, lui Macron est souvent obligé de recourir à des chantages pour plier Paul Biya…mais même affaiblie dans le contexte général, la France reste sur un piédestal, soutenu par les africains eux-mêmes, parce que naïfs, ignorants et incultes. »

Incident diplomatique 

Les propos « paternalistes » d’Emmanuel Macron qui semble se vanter de l’influence qu’il exerce sur son homologue camerounais ont également donné lieu à un incident diplomatique. Dans la vidéo de son échange avec et le supposé activiste Calibri Calibro, l’on entend clairement le chef de l’Etat français affirmer son intention d’« appeler la semaine prochaine le président Paul Biya » et de « mettre un maximum de pression pour que la situation cesse ». Le numéro un français souligne également être à l’origine de la libération du leader du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun Maurice Kamto, ce qui serait aussi le fruit d’une certaine pression exercée sur Paul Biya. Du côté du parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), l’on dénonce une dévalorisation des institutions du pays et une violation des normes, valeurs et principes devant régir les relations diplomatiques entre Etats.  Dans un communiqué datant du 23 février 2020, le ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement, René Emmanuel Sadi, s’indigne lui de la sortie d’Abdoulaye Thiam dit Calibri Calibro qu’il qualifie d’« activiste présumé au comportement insensé et irresponsable ». « Le Gouvernement condamne sans réserve l’acte de ce quidam qui se revendique de l’appartenance à un peuple dont on connait la fierté et la dignité, et qui a cru devoir interpeller le Chef de l’Etat d’un Pays avec lequel le Cameroun entretient des relations d’amitié et de coopération anciennes, étroites et mutuellement bénéfiques, et qui ont toujours été fondées sur les principes sacrés de la souveraineté des États et du respect mutuel. » stipule le dît communiqué

Dans son message, le gouvernement camerounais invite les pays et amis partenaires du Cameroun à ne pas accorder de l’attention à certains activistes présentés comme des « aventuriers instrumentalisés » et dont l’unique objectif est de nuire à l’image du Cameroun. Au sujet des déclarations du jeune homme se disant originaire du Cameroun, qui accuse le président Biya de génocide dans les régions anglophones, le ministre de la communication rappelle dans son message que les forces de l’ordre déployées dans le Nord-Ouest et le sud-ouest ont pour prérogative de préserver l’intégrité territoriale du pays, la paix et la sécurité des biens et des personnes. Des mesures également prises pour contrer la menace que représente Boko Haram dans Septentrion ainsi que les répercussions à l’Est de la crise centrafricaine. 

Si dans sa communication, le gouvernement a pris le soin de ne rien évoquer au sujet des propos du président français, les jeunes camerounais ayant investi au lendemain l’ambassade de France à Yaoundé ne se sont pas privés de ce plaisir. Sur leurs pancartes et banderoles, ils ont tenu à rappeler à Emmanuel Macron qu’ils jugent arrogant, que le Cameroun n’est pas un « DOM-TOM », (départements, régions et collectivités français d’outre-mer) et qu’aucune pression ne devrait être exercée sur le président Paul Biya à la tête d’un pays indépendant depuis 1960 et dont la souveraineté doit être respectée.

Réactions diverses au seins de la classe politique

Outre le gouvernement, la presse et les internautes, de nombreuses personnalités politiques camerounaises ont également tenu à s’exprimer au sujet des déclarations du président français. Pour le politologue Mathias Éric Owona Nguini, le discours de Macron est « une communication paternaliste et infantilisante ». Issa Tchiroma, président du Front pour le salut du Cameroun (FNSC) estime que les affirmations du locataire de l’Elysée sont attentatoires contre le peuple camerounais. Les membres de l’Union des populations du Cameroun (UPC) soutiennent à travers un communiqué qu’il faut tordre le cou au néocolonialisme. Pour le parti nationaliste, Yaoundé devrait tout simplement rompre tout liens avec Paris et briser par la même occasion, les accords néocoloniaux secrets existant entre le Cameroun et la France. Les upécistes interpellent également toutes les forces politiques du pays qui comptent de manière surnoise sur le soutien de Paris pour s’accaparer le pouvoir. Sur les antennes de la télévision nationale CRTV, Cabral Libii ex candidat à la présidence et leader du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN) a fait savoir  qu’il aurait souhaité une réaction vive du président camerounais à la suite des propos de Macron. Le premier selon lui à être indigné dans cette histoire devrait être le chef de l’Etat camerounais garant de la souveraineté internationale du Cameroun. Un point de vue que partage l’activiste suisso-camerounaise Nathalie Yamb qui se dit également étonnée du silence du numéro un camerounais.

Ce n’est pas la première fois que la France est accusée d’ingérence par un Etat africain. A la suite de la proclamation des résultats de la dernière présidence en République Démocratique du Congo par la Commission nationale indépendante (CENI) donnant vainqueur Felix Tshisekedi, Jean-Yves Le Drian le ministre français des affaires étrangères avait provoqué la colère de Kinshasa en affirmant émettre des doutes quant à la crédibilité des résultats vehiculés par la CENI non conformes selon lui à ceux de la CENCO (Conférence épiscopale nationale du Congo). Jean Ives Le Drian laissait ainsi entendre que le gagnant de ce scrutin n’était autre que Martin Fayulu le candidat de la coalition Lamuka.  Des propos que Lambert Mende Omalanga le ministre congolais de la communication et des médias avait qualifié de colonialistes” rappelant que la France n’avait rien à voir dans le scrutin électoral de la RDC. 

Pour que l’Afrique accède à un développement durable et équitable, il lui faut être totalement souveraine comme l’a indiqué au sommet de Berlin, l’un des experts de l’association pour la recherche libre et la coopération internationale (AFRIC) à la rencontre de Berlin sur les prospectives de l’Afrique « Afrique 2040 ». Cependant comme le souligne pertinemment l’association dans son rapport final, malgré les luttes révolutionnaires menées sur le continent par quelques figures emblématiques du panafricanisme, les institutions en Afrique reste aujourd’hui fragilisées par l’influence exercées par des puissances coloniales.

« Je suis d’une génération où on ne vient pas dire à l’Afrique ce qu’elle doit faire » tels sont les propos tenus par Emmanuel Macron aux jeunes étudiants de l’Université de Ouagadougou le 28 novembre 2017 lors d’une tournée africaine qui l’avait conduit au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et au Ghana. L’on avait alors cru que le dirigeant français annonçait une ère nouvelle dans les relations franco-africaines et qu’il s’engageait à les moderniser. Au vue de ses déclarations le 08 février 2020 au salon de l’agriculture au sujet du Cameroun, fort est de constater que rien a changé dans la politique étrangère de la France en Afrique. Paris semble n’avoir pas encore compris qu’il ne doit plus prétendre écrire l’histoire de l’Afrique à la place des africains. 

Article de la rédaction AFRIC

Photo Credit : google image/illustration

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