Association for Free Research and International Cooperation

Entrepreneuriat jeune en Afrique : à quelles conditions peut-il réduire le chômage et la pauvreté ?

25.01.2020
Article de la rédaction AFRIC
Le dicton populaire selon laquelle le continent africain est celui de toutes les opportunités n’est pas une utopie. Disposant d’environ 40% des réserves mondiales de ressources naturelles et 60% de terres agricoles non exploitées, le continent tarde pourtant encore à atteindre sa vitesse de croisière en termes de développement économique et industriel. Si la faute peut être imputée à un fort taux de corruption et un climat des affaires très peu attrayant, les choses semblent nettement s’améliorer depuis que les décideurs ont compris qu’il fallait, pour lutter contre le chômage galopant, miser sur des secteurs outre que les secteurs traditionnels. Pour donc pallier la forte proportion (60% des 200 millions âgés entre 15 et 24 d’après la Banque Mondiale) de chômage des jeunes qui sévit sur le continent plusieurs pistes de solutions ont été apportées. Il semblerait que la plus aboutie d’entre elles soit celle de la promotion d’un écosystème entrepreneurial jeune en Afrique.

Pour M. Abdoulaye Mar Dieye, Directeur du Bureau Régional pour l’Afrique du Programme des Nations Unies pour le Développement, « la clé d’un développement réussi en Afrique est de nourrir la culture naissante de l’entrepreneuriat (…) ». Aeneas Chuma, le Directeur Régional de l’OIT pour l’Afrique l’a rejoint dans ce sens lorsqu’il a déclaré, en ouverture de l’Assemblée Générale de la Fédération des Organisations d’Employeurs d’Afrique de l’Ouest, à Praia au Cap Vert que : « pour accélérer sa transformation économique et créer des emplois décent, l’Afrique doit promouvoir l’esprit d’entreprise chez les jeunes ». Seulement, pour faire de ces défis une pleine réalité, plusieurs conditions doivent être réunies afin que l’entrepreneuriat jeune en Afrique s’inscrive, dans les prochaines décennies, comme la « panacée du développement économique » du continent. Quelles sont ces conditions ?

Favoriser l’inclusion et l’éducation financière

D’après un rapport de la BAD que partage Eric Bazin, ancien journaliste et fondateur du LAB (Land of African Business), « 72% des jeunes africains se disent attirés par l’entrepreneuriat ». Mais, pour en arriver là, il faut d’abord inculquer aux africains les bases de l’inclusion et d’une éducation financière. Dans plusieurs pays du continent, les jeunes entrepreneurs, sont tous ou presque confrontés aux mêmes difficultés : ils ont de la difficulté à trouver un financement ou un capital de démarrage. Cette problématique constitue aujourd’hui l’une des principales barrières de l’envol entrepreneurial du continent. Pour ceux qui ont les possibilités de contracter des prêts auprès des outils de financement classiques, les taux d’intérêt élevés et les courtes durées de remboursement de prêts les empêcher d’exister sur le long terme. Ces taux d’intérêts élevés, durée des prêts généralement fixées entre 6 et 12 mois ne leur permettent pas très souvent de survivre facilement et d’atteindre rapidement le seuil de rentabilité. Les statistiques recueillies auprès des organes financiers de certains pays africains montrent que les taux d’intérêts appliqués par les établissements financiers ne sont pas pertinents pour favoriser l’auto emploi et la lutte contre la pauvreté.

Au Malawi par exemple, le taux d’intérêt moyen appliqué par les banques est de plus de 40% (banque africaine de développement, African Economic Outlook, 2015), 19% en RDC (Banque Centrale du Congo, rapport de la politique monétaire 2015) et varie entre 17 à 27% au Nigéria (Banque Centrale du Nigéria, 2016).

Pour combler le gap et favoriser  l’inclusion et l’éducation financière, plusieurs universitaires locaux pensent qu’il faut  nécessairement procéder à une application des recommandations de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) qui précise qu’il faut, pour juguler le chômage et la pauvreté, « introduire l’éducation à l’entrepreneuriat et à la finance dans l’enseignement scolaire ». Ainsi, dès le plus bas âge, les africains doivent par exemple connaître l’utilité de l’ouverture d’un compte auprès d’un établissement financier. Le faible niveau d’inclusion financière explique en partie les difficultés d’accès au financement auxquels font face les jeunes entrepreneurs du continent. Selon le rapport de la Banque Mondiale, données sur l’inclusion financière, 2014 : alors que dans le monde, 46% des jeunes disposent d’un compte auprès d’une institution financière, en Afrique, cette proportion baisse à 20%. Dans le même temps, seuls 11% des jeunes épargnent auprès de ces institutions, et moins de 3% bénéficient des prêts. Il faut donc jouer sur ce levier qui pourrait représenter une opportunité d’amélioration de l’insertion économique des jeunes.

Stimuler l’entrepreneuriat de masse

Dans une Afrique où 60% des chômeurs ont moins de 25 ans, il est important de raviver chez les jeunes chômeurs le désir de créer leurs propres entreprises. Les statistiques en la matière montrent que 35% des chômeurs envisagent créer leurs propres entreprises. Pour l’Afrique Subsaharienne par exemple, si l’on veut parvenir à employer les 29 millions de jeunes qui rejoignent chaque année la population active de cette partie du continent, il va falloir multiplier les initiatives et miser sur un entrepreneuriat de masse, moteur de l’emploi de masse. Pour ce cas bien précis, il s’agit d’entreprises à taille humaine qui ne seront jamais cotées en bourse, mais qui embauchent entre cinq et vingt personnes.

Madjiguene Sock, Directrice des Opérations du Cabinet Conseil Dalberg, invite les décideurs africains, pour faciliter la prospérité de l’entrepreneuriat de masse, à mettre sur pied des d’outils politiques, financiers et commerciaux permettant de faciliter le travail indépendant, et d’accélérer la croissance des PME.

Il faut soutenir l’esprit d’entreprise au sein des groupes vulnérables dans le but de réaliser un développement économique plus inclusif. Dans les 18 pays africains pour lesquels les statistiques sont disponibles, les entrepreneurs qui ont créé leur entreprise afin d’exploiter des opportunités spécifiques représentent 11% de la population en âge de travailler, une proportion supérieure à celle des pays en développement d’Amérique latine (8%) et d’Asie (5%). Selon le rapport 2013 du Global Entrepreneurship Monitor/Youth Business International (GEM/YBI) sur l’entrepreneuriat chez les jeunes, qui fait également l’apologie de la stimulation de l’entrepreneuriat de masse en Afrique, « parmi toutes les régions du monde, l’Afrique subsaharienne concentre en effet la plus forte proportion (60%) de créateurs d’entreprises potentiels parmi les 18-35 ans ». Le « baromètre d’opinion des chefs d’entreprise » de la conférence permanente des chambres consulaires africaines et francophones n’est pas en reste, puisqu’il estime que le continent est sur la bonne voie car, d’après un sondage, 12% des chefs d’entreprise interrogés ont moins de 30 ans.

Vulgariser les chiffres de recrutement issus de l’écosystème entrepreneurial

Même s’il est difficile d’avoir une idée claire sur le nombre d’emplois créés par les start-ups en Afrique compte tenu des entraves liées à la bureaucratie et au manque de conviction des dirigeants africains, nombreux sont les experts qui estiment que le continent a enregistré plusieurs avancées en la matière. Pour le cas de la Côte d’Ivoire, l’un des plus illustratifs, avec le Kenya, le Nigéria et le Togo, la chambre de commerce et d’industrie ivoirienne a essayé d’apporter une réponse concernant les chiffres : on estime à 100 000 le nombre d’emplois créés dans le pays grâce à la recrudescence des start-ups et assimilées. Même si le nombre semble être infirme, il faut toutefois relativiser quand on considère le taux de chômage qui frappe la majeure partie de ces pays.

Miser davantage sur l’entrepreneuriat féminin

L’entrepreneuriat féminin a de beaux jours devant lui en Afrique. Ce n’est plus un secret pour personne puisque le continent figure à la première place dans le nouveau rapport sur l’entrepreneuriat féminin publié par le cabinet Rolland Berger. Avec le Taux d’Activité Entrepreneuriale (TAE) des femmes le plus élevé au monde, le continent continu de produire chaque année de nouvelles entrepreneures de qualité. D’après « Entrepreneurship Study », la dernière étude sur le sujet dévoilée par le cabinet Rolland Berger pour Women in Africa, près de 24% des africaines en âge d’exercer un emploi sont en effet activement impliquées dans la création d’entreprises que celles-ci viennent d’être lancées ou qu’elles comptent déjà plusieurs mois d’ancienneté. Loin devant ceux annoncés dans d’autres régions du monde comme l’Asie du Sud-Est et le pacifique qui plafonnent à 11%, l’Afrique impressionne avec ses chiffres puisque d’après l’étude, ces deux dernières régions citées occupent les premières places du classement du Global Entrepreneurship Monitor, qui répertorie les entrepreneurs dans le monde.

Les politiques publiques doivent encourager davantage les femmes à s’investir dans le domaine entrepreneurial puisqu’elles ont déjà prouvé qu’elles sont, pour celles qui réussissent à franchir le cap, généralement dotées de capacités suffisantes pour se fixer dans la durée. C’est ainsi tout le continent qui profite des retombées économiques de la dynamique féminine qui s’affirme de plus en plus sur le continent en créant de la richesse. Pour l’année 2016 par exemple, les auteurs estiment la valeur totale de PIB créée par l’entrepreneuriat féminin en Afrique a été entre 250 et 300 milliards de dollars américains, soit environ 12-14% du PIB du continent.

Résorber les disparités entrepreneuriales homme/femme 

Malgré leur forte contribution à la production du PIB du continent, les femmes entrepreneures du continent font toujours face à des disparités lorsqu’il s’agit de mesurer et comparer la performance avec les hommes. Plusieurs rapports ont déjà été produits dans ce sens afin d’exhorter les pouvoirs publics à agir pour la réduction de ces disparités. L’un d’entre eux, celui de la Banque Mondiale, publié à Accra, le 26 mars 2019, propose une série de solutions fondées sur des données probantes pour remédier aux profondes disparités de performance et de rentabilité entre l’entrepreneuriat masculin et féminin en Afrique subsaharienne. Pour cette région de l’Afrique, ce rapport, intitulé Profiting from Parity : Unlocking the Potentiel of Women’s Businesses in Africa, relève que les femmes entrepreneures sont systématiquement à la traine au niveau de plusieurs indicateurs clés de performance des entreprises par rapport à leurs homologues masculins. En moyenne, elles réalisent des bénéfices 34% inférieurs à ceux des hommes entrepreneurs et des chiffres d’affaires mensuels 38% inférieurs.

Considérant le fait que, sur le continent, les femmes sont généralement plus nombreuses que les hommes à se lancer dans l’entrepreneuriat, il est devenu crucial pour les économies africaines de combler ces écarts. Hafez Ghanem, vice-président de la BM pour l’Afrique, qui plaide pour l’allègement des obstacles spécifiques auxquels sont confrontées les femmes entrepreneures pensent que les États africains auront plus à gagner car, par ce geste, « ces États pourront non seulement améliorer l’environnement des affaires, mais aussi optimiser les bénéfices du développement du secteur privé ».

Pour les années à venir, c’est un avenir radieux qui attend l’entrepreneuriat jeune en Afrique. L’OIT, dans son rapport l’entrepreneuriat des jeunes au cœur de l’agenda de développement durable de l’Afrique estime même à 50 millions le nombre d’emplois décents qui pourraient naître sur le continent d’ici à 2030 grâce à l’entrepreneuriat. Pour Khalep Igue, Président du club 2030 Afrique qui est intervenu lors du Forum Jeunesse Entrepreneuriat, organisé en partenariat avec l’AGYP et ses partenaires, qui soulève d’emblée le rôle important que joue l’entrepreneuriat dans la création d’emplois et de richesses dans l’économie africaine, « si nous souhaitons atteindre l’horizon 2030 des objectifs concrets, il faudra que coexistent : la promotion de l’entrepreneuriat, l’instauration d’un environnement favorable, l’accompagnement et l’accès au financement ».

Article de la rédaction AFRIC

Photo Credit : google image/illustration

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