Association for Free Research and International Cooperation

L’ECO adopté par l’UEMOA est-il celui pensé par la CEDEAO?

29.12.2019
Article de la rédaction AFRIC
Ceux qui ont trinqué un peu trop vite à la mort du FCFA en Afrique de l’Ouest ont vu leurs ardeurs se refroidir. Et pour cause, la réforme de la monnaie annoncée le 21 décembre par le président ivoirien Alassane Ouattara et son homologue français de passage à Abidjan, est loin de faire l’unanimité dans l’espace CEDEAO où elle fait l’objet d’une avalanche de critiques voir même de rejet de la part d’une certaine opinion. Présenté par certains comme une avancée historique dans les relations entre la France et l’Afrique et par d’autres comme de " la poudre aux yeux ", l’ECO qui enterrera en vigueur dans huit pays francophones ouest africains d’ici Juillet 2020, est le fruit d’une réforme du FCFA voulu par le président français et les chefs d’état de l’espace UEMOA.

Les trois grands axes de cette réforme à en croire le dirigeant français ont vocation de retirer Paris des organes décisionnelles de l’Union monétaire ouest africaine et de redevenir la relation postcoloniale entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique. Crée il y a 74 ans sous l’appellation de Franc des colonies françaises d’Afrique, le FCFA change donc de nom pour devenir ECO. Au-delà du changement d’acronyme le FCFA disparait-il vraiment pour laisser place à une nouvelle monnaie ?

L’Eco de l’UEMOA

ECO est à l’origine un vieux rêve nourri par la CEDEAO depuis sa création en 1975. Remis très souvent à l’ordre du jour par les dirigeants de l’instance sous régionale, cette devise commune a deux objectifs majeurs dont l’amélioration des échanges entre les Etats membres et le renforcement de leurs économies sur le plan régional.

Selon le communiqué final lu par le président de la conférence, les accords de coopération monétaires liant la France et les huit pays membre de l’UEMOA ont été revu ce qui a donné lieu à trois changements majeurs à savoir :

1- L’abandon du nom « Franc CFA » pour ECO.

2- La fermeture du fameux compte des opérations logé à la Banque de France, source de nombreuses critiques. Cette mesure met ainsi fin au stockage obligatoire des réserves de change des Etats de l’UEMOA (50% minimum) dans le trésor français. Les ressources figurant dans ledit compte feront quant à elle l’objet d’un transfert à la BCEAO. Des sources soutiennent d’ailleurs qu’en 2015, près de 19 milliards d’euros aurait été transférés par les pays africains dans ce fameux compte.

3- La 3e mesure et non des moindres est la mise à l’écart des représentants de Paris titulaire du droit de veto au conseil d’administration de la BCEAO.

Si ces mesures sont applaudies et présentées par une certaine opinion comme la rupture du cordon avec Paris, deux piliers clefs du FCFA maintenus dans la nouvelle monnaie posent problème. Le premier est le taux de change fixe à l’euro qui reste inchangé et le second la garantie assurée par la France. Selon le Pr Ousseni Illy enseignant-chercheur à l’Université Ouaga 2 au Burkina Faso, à la vue des caractéristiques qui encourent cette nouvelle monnaie, il y a lieu de se demander si cet « Eco » adopté par l’UEMOA est-il celui pensé par la CEDEAO ?

La CEDEAO prend acte « diplomatiquement »

Alors qu’elle n’a pas été consultée par les huit pays africains appartenant au pré carré français pour l’adoption de la nouvelle monnaie ECO qui est pourtant une initiative commune, la CEDEAO qui reste prudente s’est contentée de prendre acte diplomatiquement de la création de cette monnaie qui sera utilisée par les pays de l’UEMOA. Le communiqué final du sommet des chefs d’Etat de l’organisation qui a eu lieu le 21 décembre à Abuja le stipule clairement en ces termes « S’agissant du dossier de la monnaie unique de la CEDEAO, après avoir entendu l’exposé de Son excellence Alassane Ouattara, Président de la Conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement de l’UEMOA, la Conférence a pris acte des transformations importantes en cours au niveau de l’UEMOA. Cette réforme de la zone monétaire de l’UEMOA facilitera son intégration dans la zone monétaire de la CEDEAO ».

La CEDEAO qui ne tient pas à abandonner le travail engagé jusqu’ici pour la création de la nouvelle monnaie sous régionale et sa circulation en 2020, exhorte ses Etats membres à rester dans cette dynamique en poursuivant le travail qui consiste au respect des critères de convergence dont seul le TOGO respecte les canons. Dans sa déclaration finale au sujet de l’utilisation de l’ECO version UEMOA, elle s’est montrée vague. A en croire de nombreux experts, l’organisation reste fortement divisée au sujet des nouvelles réformes entreprises par Emmanuel Macron et les huit pays francophones ouest africains.

L’ECO version UEMOA est dans le fond et la forme différent de celui voulu par la CEDEAO d’où la difficulté pour les autres pays d’adhérer à un groupe et d’adopter des mesures pour lesquels ils n’ont fait l’objet d’aucune consultation. S’ils prennent acte de la nouvelle monnaie, l’adhésion de ces pays n’est pour l’instant pas à l’ordre du jour. Ils préfèrent observer son évolution avant de se prononcer sur la question. Au premier rang des sceptiques, le Nigeria, géant économique qui a lui seul représente près de 70% du PIB de la sous-région ouest africaine.

Le Nigeria reste méfiant

La réaction du Nigeria était très attendue à la suite de la décision des huit pays de l’UEMOA d’abandonner l’usage de FCFA pour un ECO avec une parité fixe arrimé à l’euro et garantie par la France, ceci dans l’attente de la nouvelle monnaie voulu par la CEDEAO. Si la BCEAO dans un communiqué soutient que cet ECO version UEMOA permettra aux huit pays du pré carré français de se préparer à l’utilisation de l’ECO de la CEDEAO, le président Buhari lui s’est contenté d’un tweet pour saluer la volonté de Paris de ne pas barrer pas le chemin de l’Eco. En effet le Nigeria a toujours soutenu que la devise commune soit détachée du trésor français. L’abandon du FCFA annoncé par Macron et Ouattara l’UEMOA est selon lui un pas non négligeable dans cette optique. Abuja qui milite pour que les critères de convergences fixés soient respectés avant l’adoption de l’ECO comme monnaie commune reste persuadé que des étapes ont été brulées par les pays de l’UEMOA. Ces critères qui sont sensés garantir à la nouvelle monnaie une convertibilité à l’internationale impliquent une discipline budgétaire qui  tient compte du respect d’un déficit budgétaire qui n’atteint pas les 03 %, une inflation de moins de 10 % et une dette inférieure à 70 % du PIB.  Le Togo étant l’unique pays respectant ces critères, les autres pays selon Abuja doivent se mettre au travail pour que la nouvelle monnaie sous régionale puisse voir le jour en 2020 comme prévu.

Les résistances du Nigeria concernent également le rôlede la France qui reste garante l’éco version UEMOALe nigérian Bismarck Rewane, PDG du cabinet Financial Dérivatives qui insiste sur la nécessité de l’ECO à être convertible souhaite que la garantie assurée pour le moment par Paris ne soit pas illimitée et que l’ECO arrimé à l’euro adopté par les pays de l’UEMOA ne soit en effet qu’une monnaie transitoire devant aboutir à l’avenir à la mise en circulation du vrai ECO tel que souhaitée par la CEDEAO.

Le FCFA n’est pas mort

La nouvelle monnaie qui doit remplacer le FCFA d’ici 2020 ne concerne en effet que les huit pays de l’Union économique et monétaire d’Afrique de l’Ouest (UEMOA) que sont le Togo, le Sénégal, le Niger, le Mali, la Guinée-Bissau, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso et le Bénin. Les pays l’Afrique centrale ne sont pas concernés. On ne peut donc par parler de la  » mort du FCFA » puisque cette monnaie va continuer de circuler au Cameroun, en République centrafricaine, au Congo, au Gabon, en Guinée équatoriale et au Tchad. D’autres éléments poussent à émettre des réserves sur cette affaire.

Certains détails laissent à croire qu’il ne s’agit en effet que d’un changement d’acronyme. A travers ECO le franc CFA soit disant abandonné par les pays francophones d’Afrique de l’Ouest change juste d’appellation tout en gardant certains liens forts avec la France qui continue d’avoir un certain contrôle.

 Avec la France comme garante de l’Eco, les pays francophones d’Afrique de l’Ouest restent indépendants du soutien de Paris qui leur assure une convertibilité avec l’EURO ceci pour une contrepartie dont l’on ignore les contours. Les bases de la nouvelle monnaie fixées par la Côte d’Ivoire et la France posent la question de la crédibilité de ce divorce car le président ivoirien il faut le rappeler s’est toujours présenté comme un fervent défenseur du FCFA qu’il a souvent qualifié sans gêne de « monnaie solide ».

Le lieu de fabrication de cette monnaie reste également l’un des aspects non élucidés. Tout laisse donc à croire que comme le FCFA qui était fabriqué en France, l’ECO de l’UEMOA proviendra de l’hexagone et les frais de fabrications seront réglés par les pays africains.

La parité fixe à l’euro reste maintenue avec l’ECO (1 euro = 655 francs CFA). Comment se réjouir lorsqu’on sait que l’arrimage du FCFA à une monnaie forte comme l’euro est un frein au développement des pays africains qui sont dans l’incapacité de proposer des prix compétitifs sur les marchés d’exportations.

En recevant 50% des réserves de change des pays africains de la zone franc dans le fameux compte des opérations, la France promettait de soutenir la parité fixe du FCFA à l’euro. Alors que ces réserves de changes vont faire l’objet de transfert à la BCEAO selon l’annonce faite par Macron, il est important de se demander si c’est désormais gratuitement que les pays africains seront assurés par la France.

La réforme du FCFA devant donner naissance à l’ECO est aussi pour le président français une réponse au cri de l’exacerbation de la jeunesse africaine quant au dictat de Paris sur ses anciennes colonies d’Afrique. Ce ras le bol qui a donné lieu au déferlement sur le continent d’un sentiment de rejet de la France.

« Je vois votre jeunesse qui nous reproche une relation qu’elle juge post coloniale. Donc rompons les amarres ».

Parce que la question de la monnaie reste liée à la souveraineté, pour de nombreux africains les 03 réformes techniques importantes évoquées par Alassane Ouattara ne sont pas à mesure de calmer les critiques et surtout la colère de ceux qui prônent une rupture totale avec la servitude monétaire dont sont victimes les pays africains à travers le FCFA. Pour ceux-là ce système de pillage nécessite tout simplement un changement total !

Article de la rédaction AFRIC

Photo Credit: google image/illustration

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