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Afrique du Sud, le chemin tortueux des élèves sans papiers pour pouvoir étudier

28.12.2019
Lire l'original de l'article sur: lemonde.fr
La justice a déclaré inconstitutionnel le refus d’inscription d’enfants étrangers et même sud-africains dans certains établissements scolaires.

Dans la ville de Port Elizabeth, à l’extrémité méridionale de l’Afrique du Sud, le lycée de Phakamisa est situé dans la rue qui a vu grandir le champion de rugby et nouvelle icône nationale, Siya Kolisi. Mais c’est pour une autre raison qu’il est désormais connu du grand public. Depuis 2016, l’établissement a systématiquement rejeté les demandes d’inscription de 37 enfants. Non pas pour cause de mauvais résultats, mais parce que leurs parents ne pouvaient fournir de pièce d’identité ou d’acte de naissance. Or, selon une décision de justice tombée début décembre, l’exclusion des élèves sans papiers est « en désaccord » avec la Constitution, qui garantit à tous l’accès à l’éducation.

« C’est un tournant historique, assure Anjuli Maistry, l’avocate de l’ONG Centre for Child Law. Cette décision aura un impact sur les enfants parmi les plus vulnérables. » Mais la route est encore longue, tempère-t-elle aussitôt, car « il reste deux barrières à l’entrée des sans-papiers dans les écoles. » En l’occurrence l’Admission Policy et l’Immigration Act, deux lois punitives pour les établissements qui accepteraient des enfants sans papiers. « On se retrouve dans une situation où une décision de justice va à l’encontre des lois du pays », précise Anjuli Maistry. La confusion est totale pour les migrants venus du reste du continent lorsqu’il s’agit d’inscrire leurs enfants à l’école.

« A quel saint se vouer »

Il suffit de se rendre dans les quartiers des diasporas à Johannesburg pour entendre bon nombre de ces histoires. Vesta a quitté son Malawi natal pour le township de Tembisa il y a six ans. Depuis, elle a obtenu l’asile en Afrique du Sud pour elle et sa famille. Pendant de longs mois, sa fille de 9 ans a pourtant vu les portes des écoles publiques se fermer une à une devant elle. En cause, un niveau trop faible en langue zoulou. Les établissements ont conseillé à Vesta d’inscrire sa fille dans une école privée, hélas hors de prix pour cette mère célibataire.

Silindile a la vingtaine. Née au Zimbabwe, elle a rejoint l’Afrique du Sud à l’âge de 11 ans sans aucun document. Malgré le rejet de la demande d’asile de sa mère, Silindile est allée en cours jusqu’en terminale. Mais le couperet est tombé à quelques jours du bac. Sans papiers, impossible de s’inscrire à l’examen final. Depuis, elle enchaîne les petits boulots.

« Beaucoup d’entre nous ne savent pas à quel saint se vouer, s’exclame Jean Bwasa, un professeur de français originaire de la République démocratique du Congo. Nous nous retrouvons pris entre le marteau et l’enclume, car les lois se contredisent. » Il connaît, dit-il, des centaines d’enfants déscolarisés à Johannesburg, obligés de tuer le temps à la maison. Selon l’Institut de statistique d’Afrique du Sud, il y aurait environ 1,5 million de personnes sans papiers dans le pays, dont 175 000 mineurs. L’ONG Scalabrini Center estime à 40 % la part de ces enfants qui demeurent hors du système éducatif.

Des initiatives tentent d’apporter une réponse à ce déni d’enseignement en proposant des cours gratuits aux enfants étrangers, le plus souvent zimbabwéens, congolais ou zambiens. L’école Three2Six apporte ainsi depuis onze ans un soutien scolaire aux réfugiés à Johannesburg. Elle en a accueilli plus de 2 500 au total. L’un des critères d’admission est de « s’être déjà vu refuser l’inscription par des écoles sud-africaines », rapporte la chargée de projet, Charlotte Margerit. Les motifs de refus varient. « Souvent ce sont pour des raisons financières, parfois pour un défaut de papiers d’identité ou encore pour des raisons linguistiques », détaille-t-elle.

Cette sévérité s’inscrit dans un contexte plus général, qui suscite un certain malaise depuis que l’Afrique du Sud a été le théâtre, début septembre, de violences xénophobes. Le ministère de l’intérieur, souvent blâmé pour sa gestion des migrants, affirme que délivrer une éducation aux « étrangers illégaux » serait une incitation à l’immigration illégale de masse.

Mais la justice sud-africaine a donc désormais tranché et l’argument du gouvernement a été rejeté « faute de preuves », déclare Anjuli Maistry. Le cas du lycée Phakamisa est parlant : sur les trente-sept étudiants exclus, la plupart étaient des sans-papiers sud-africains. En effet, encore aujourd’hui dans le pays, beaucoup d’enfants des zones rurales grandissent sans pièce d’identité ou sans acte de naissance, parfois trop coûteux à aller chercher pour les parents.

Mais cette récupération de la peur de l’étranger est un classique des autorités sud-africaines, qui jouent sur l’illusion d’un raz-de-marée de migrants pour asseoir leur base électorale. Le ministère de l’intérieur s’est d’ailleurs lancé dans une nouvelle bataille : le refus de délivrer un acte de naissance aux enfants nés en Afrique du Sud de parents réfugiés. L’Etat voudrait se contenter de fournir une confirmation de naissance, permettant aux parents de se procurer l’acte officiel auprès de l’ambassade de leur pays d’origine. Mais il s’agit d’une mission impossible pour beaucoup de réfugiés comme les Congolais, compte tenu des relations qu’ils entretiennent avec leur pays d’origine.

Ce projet de loi va à l’encontre de deux grands traités des Nations unies sur l’apatridie, datant de 1954 et 1961, que l’Afrique du Sud n’a jamais ratifiés. Une nouvelle génération d’apatrides risque alors de voir le jour dans la nation arc-en-ciel.

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