Association for Free Research and International Cooperation

Sénégal : Khalifa Sall, enfin libre

08.10.2019
Article de la rédaction AFRIC
Poursuivis pour « faux et usage de faux dans les documents administratifs et escroquerie portant sur les deniers publics », Khalifa Sall et ses deux coaccusés avaient écopé, en août 2018, d’une peine de cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de cinq millions de francs Cfa. Le dimanche 29 septembre 2019 était un jour de grâce pour Khalifa Ababacar Sall. L’ancien maire de Dakar a bénéficié, avec deux de ses coaccusés, d’une « remise totale des peines principales » accordée par le président Macky Sall.

Dès l’annonce de sa libération, ses partisans se sont rendus massivement, de nuit, à la prison de Reubess (à Dakar) pour attendre leur héros. Dans une joie débordante à travers les rues de la capitale, ils ont suivi, à pied, le convoi qui le conduisait. Cet acte du président Macky Sall a également été salué par son propre camp, à savoir son parti, l’Alliance Pour la République (APR) qui y voit une « décision courageuse et républicaine qui s’inscrit dans la volonté de décrispation et de consolidation de la paix sociale ».

Cependant, il ne s’agit pas d’une amnistie. Loin s’en faut. La grâce présidentielle efface simplement « ce qui reste de la peine à purger » par l’homme politique, a expliqué un de ses avocats, Me Seydou Diagne. Ce qui veut dire que le bénéficiaire reste déchu de ses droits politiques. Il ne peut ni voter, ni participer à un scrutin dans son pays. En effet, Khalifa Sall n’a pas seulement écopé d’une peine. Cette affaire a aussi entraîné la révocation de son mandat à la tête de la mairie de Dakar ainsi que la perte de son strapontin à l’assemblée nationale.

Raison pour laquelle ses soutiens émettent le souhait que le président de la République aille jusqu’au bout de sa volonté d’apaiser le climat sociopolitique sénégalais, en rétablissant Khalifa dans la plénitude de ses droits. Pour ce faire, l’ex maire peut, soit espérer une amnistie, soit intenter une révision de son procès. Au cas contraire, il sera inéligible en vue des prochaines élections locales et législatives de 2022 ainsi que de la présidentielle de 2024.

Macky Sall, de bonne foi ou calculateur ?

L’on ne peut s’empêcher de remarquer que ce geste du chef de l’État sénégalais fait suite à la rencontre fortement médiatisée avec son prédécesseur, Abdoulaye Wade dont le fils, Karim Wade, est en exil au Qatar. L’ancien président est devenu adversaire de son successeur du fait de l’exclusion de son fils du jeu politique sénégalais. Empêtré dans des démêlées judiciaires, Karim Wade avait été condamné en 2015 à six ans de prison pour « enrichissement illicite ». Des faits qu’il a toujours réfutés. Après trois ans derrière les barreaux, il a lui aussi été gracié en 2016 par le Président Macky Sall.

Les deux personnalités sont publiquement apparues, bras dessus bras dessous, le 27 septembre 2019, à l’occasion de l’inauguration d’une grande mosquée à Dakar. Un rapprochement facilité par le huitième khalife général de la confrérie Mouride, Serigne Mountakha Bassirou Mbacké. Il se dit même que l’homme religieux aurait pesé de tout son poids pour qu’on aboutisse cette grâce présidentielle. Pour le politologue Abdou Khadre Lo, interrogé par Tv5 Monde, « derrière la libération de Khalifa Sall, il y a surtout celle de son ancien agent comptable, Mbaye Touré ». En effet, ce dernier est, selon le politologue, « le neveu du khalife des Mourides ». Aussi, révèle-t-on un tête-à-tête entre le khalife et le chef de l’État. Ce qui fait dire au politologue, par ailleurs directeur Afrique du cabinet Access Partnership, que « le khalife a remis sur la table le dossier de son neveu. Dès lors, on ne pouvait pas imaginer que Mbaye Touré soit libéré et que Khalifa Sall reste en prison ».

Rival politique de poids, Khalifa Sall recouvre certes sa liberté, du moins une partie, mais il ne représente aucun danger pour le pouvoir de son bienfaiteur du fait de la perte de ses aptitudes civiques. Tout comme Karim Wade, il a été écarté de la présidentielle de 2019 et mis hors course pour l’échéance de 2024. Et abdou Khadre Lo de revenir à la charge en estimant que cette magnanimité de Macky Sall n’est qu’un exutoire pour l’opinion publique. Il s’agit, selon l’universitaire, d’un « os à ronger à la population. Les médias ne vont plus parler que de cela pendant plusieurs semaines ». Au regard de ce concours de circonstances, d’aucuns estiment que cette bonne foi apparente du président Macky Sall n’est pas dénuée d’arrière-pensées politiques.

Joint par Rfi, Papa Fara Diallo, enseignant-chercheur en sciences politiques à l’Université Gaston Berger (Saint Louis), émet trois hypothèses. « D’abord, il est possible que Macky Sall ait pris cette décision parce qu’il n’a pas trouvé de dauphin potentiel au sein de son propre camp. Sa logique serait donc très différente de ce qu’elle pouvait être à la veille de la présidentielle, puisqu’en 2024 lui-même n’est pas censé être candidat. La deuxième – la moins probable -, c’est que le président veut donner des gages de bonne volonté afin d’apaiser le climat politique et de sortir par la grande porte au terme de son second mandat. La troisième hypothèse consiste à dire que la pression du khalife général des Mourides a été telle que le président ne pouvait pas refuser d’accéder à sa demande », analyse le politologue.

Âgé de 63 ans et natif de Louga, Khalifa Sall est membre du Parti socialiste. Plusieurs fois, il a été ministre sous la présidence d’Abdou Diouf.

Article de la rédaction AFRIC

Photo credit : google image/illustration

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